Randonnée payante: après Madère, la France suivra-t-elle ?

Randonnée payante: après Madère, la France suivra-t-elle ?
Crédit photo: Manon K

L’île de Madère a basculé ses sentiers vedettes dans un modèle payant, avec réservation obligatoire, quotas et amendes en cas d’infraction. En France, on bat des records de pratique, les hotspots saturent, et le débat s’invite sur nos terrains de jeu préférés. En tant que mordu de randonnée et de trail, je vous propose une analyse lucide et utile: qu’est-ce qui change à l’étranger, que dit le droit français, et surtout comment nous — randonneurs — pouvons agir pour préserver l’accès et la qualité de nos sentiers.

Madère, laboratoire grandeur nature

Sur l’archipel portugais, le tournant est clair depuis le 1er janvier 2026:

  • Droit d’accès obligatoire pour les non-résidents sur les itinéraires stars via le portail officiel SIMplifica.
  • Créneaux de 30 minutes pour lisser les flux.
  • Tarifs relevés: la Vereda do Areeiro passe à 10,50 € (grand public), 7 € en visite guidée; la majorité des autres sentiers fréquentés à 4,50 €.
  • Exemptions: résidents de Madère et enfants de moins de 12 ans (réservation toujours requise).
  • Amende en cas de non-respect: 50 €.

Je vois dans ce dispositif un triple objectif: financer l’entretien (incendies 2024, érosion), décaler les pics de fréquentation, et responsabiliser chaque passage.

📌 À retenir — Madère 2026

  • Réservation + quotas + paiement ciblé sur les sentiers en tension
  • Tarifs modulés selon les parcours et l’encadrement
  • Exemptions sociales et locales, sanction en cas d’infraction

Et ce n’est pas isolé en Europe: à Rome, l’accès aux marches de la fontaine de Trevi devient payant (2 €) dès le 1er février 2026 pour gérer le surtourisme et financer la protection. La tendance “payer un peu pour mieux protéger” gagne du terrain.

En France: la pratique explose, les hotspots saturent

Le cadre français en 2026, c’est:

  • 62% des Français ont randonné ces 12 derniers mois, soit près de 30 millions de pratiquants, en hausse de 3 millions depuis 2021. Les 18-49 ans poussent fort, l’itinérance séduit.
  • Le Tour du Mont-Blanc (TMB) reste l’aimant. Au-delà des classements AllTrails et des feeds Instagram, le TMB pèse 160 millions d’euros de retombées annuelles, 43 refuges et gîtes mobilisés… et une capacité d’accueil qui a ses limites.
  • Dans les Calanques, l’accès à Sugiton est soumis chaque été à réservation gratuite et quotas. Résultat: érosion divisée et site qui respire mieux sans faire payer l’entrée.

Je l’ai vécu sur le TMB un 15 août: bouchons aux échelles, sentiers ravinés, refuges complets. Quand on voit ce que donnent quelques milliers de passages en deux heures au même endroit, on comprend pourquoi certains gestionnaires passent aux quotas.

Gratuité des sentiers: ce que dit (vraiment) le droit français

  • Accès généralement gratuit aux sentiers balisés: plus de 180 000 km (GR/GRP/PR) entretenus par FFRandonnée, comités et collectivités.
  • Code de l’environnement: il autorise à réglementer ou interdire temporairement des accès pour protéger un espace (réserves, parcs, risques incendie), mais il n’instaure pas de “péage nature” généralisé.
  • Propriété privée: sur fond privé, pas de droit automatique de passage. L’ouverture de sentiers repose souvent sur des conventions (PDIPR). Des restrictions locales peuvent s’appliquer.
  • En pratique: on paie un service (parking, navette, visite guidée), pas “le droit de marcher” sur les sentiers publics. Les exceptions actuelles ressemblent plutôt à des quotas/réservations gratuites qu’à des tickets d’entrée.

Traduction concrète: la France a les leviers juridiques pour encadrer les flux (réservation, quotas, fermetures ponctuelles), mais faire payer l’accès nu à un sentier public supposerait un ancrage légal et une contrepartie de service très claire.

Vers un “pass nature” à la française ? Les modèles sur la table

Je vois quatre scénarios crédibles d’ici 2030. Chacun a ses avantages, limites et conditions de réussite.

  1. Quotas et réservation gratuits sur hotspots
  • Outils: plateformes simples type “je réserve Sugiton”.
  • Avantages: efficace sur l’érosion, socialement équitable.
  • Limites: pas de financement direct; nécessite un budget public constant.
  • Quand l’utiliser: criques, lacs, belvédères avec pics courts et impacts forts.
  1. Contribution via services annexes
  • Outils: parkings payants, navettes obligatoires en période rouge, visites guidées.
  • Avantages: financement fléché, améliore l’expérience (moins de voitures).
  • Limites: risque de report sur parkings sauvages si l’offre est mal calibrée.
  • Clé: rendre le service indiscutablement utile (fréquence, confort, gain de temps).
  1. Écocontribution territoriale (adossée au tourisme)
  • Outils: part de taxe de séjour fléchée vers les sentiers; fonds “itinérance”.
  • Avantages: fait contribuer ceux qui bénéficient économiquement de la rando (hébergeurs, destinations), pas seulement le marcheur.
  • Limites: gouvernance à clarifier; traçabilité indispensable pour l’acceptabilité.
  1. “Pass nature” ciblé sur quelques itinéraires fragiles
  • Outils: contribution modeste (2–5 €) dédiée à la restauration/maintenance, avec exemptions locales et sociales, contrôle simple.
  • Avantages: financement direct, pédagogie à l’entrée.
  • Risques: effet domino si mal expliqué; nécessité d’une base légale solide.
  • Si je le conçois: seulement sur très rares sites en tension, avec un “baromètre d’impact” public et une clause de revue annuelle (on l’arrête si ça ne marche pas).

💡 Conseil d’expert

  • Quel que soit le modèle: affichage transparent “€ collectés → X mètres de sentier restaurés, X m3 de pas d’âne posés, X patrouilles bénévoles/agents financés”.
  • Exemptions: résidents, jeunes, publics prioritaires; et des alternatives gratuites bien indiquées.
  • Gouvernance partagée: gestionnaire + fédérations + socio-professionnels + associations environnementales.

Très concret: comment je m’organise en 2026

  • Je checke les quotas/réservations avant de partir

    • Calanques (Sugiton): créneaux d’été sur le site du Parc (gratuits).
    • Hotspots alpins: surveiller les annonces locales au printemps.
    • À l’étranger: m’inscrire sur les portails officiels (ex: SIMplifica à Madère), prévoir le petit budget par personne.
  • J’étale mes sorties

    • Saisons: viser mai-juin et septembre-octobre plutôt que les “semaines caniculaires” d’août.
    • Horaires: départs très matinaux pour lisser les flux, surtout sur les belvédères Instagrammables.
  • Je choisis des itinéraires bis sans perdre en plaisir

    • Alternatives TMB: Beaufortain (tour des glaciers), Tour des Fiz, Queyras; côté mer, explorer des GR littoraux moins viraux que les spots XXL.
    • Astuce: un simple décalage d’un col ou d’un belvédère peut changer l’affluence du tout au tout.
  • Je randonne “léger pour le sol”

    • Marcher au centre du sentier, pas en bordure (limite l’évasement).
    • Bâtons avec rondelles et embouts caoutchouc en milieux fragiles.
    • Groupes compacts: on évite de s’étaler à 6 de front.
  • Je soutiens la filière

    • Adhésion FFRandonnée, don local fléché, achat de topoguides: c’est du financement direct pour balisage et entretien.
    • Si un “pass” apparaît localement et qu’il est transparent et utile, je joue le jeu.

✅ Check-list départ (été 2026)

  • Réservations: sentier/parking/navette/refuge faites ?
  • Plan B moins fréquenté prêt ?
  • Heure de départ calée pour éviter les pics ?
  • Météo + restrictions incendie/arrêtés préfectoraux vérifiés ?
  • Embouts de bâtons, sac allégé, trousse de secours minimaliste OK ?

Ce que nous risquons à ne rien faire… et ce que nous gagnons à bien faire

  • Risques sans régulation: érosion accélérée, conflits d’usages, fermetures sèches par arrêtés, expérience dégradée (embouteillages, insécurité sur passages techniques).
  • Gains avec un modèle intelligent: meilleure qualité de marche, nature préservée, accueil pro, retombées économiques maintenues (un randonneur dépense en moyenne 45,40 € par jour dans les territoires), image durable des destinations.

🎯 Mon point de vue de pratiquant-encadrant

  • En France, la gratuité restera la norme sur la grande majorité du réseau. Là où ça coince, des quotas gratuits ou des contributions via services feront l’essentiel du job. Un “pass nature” payant n’a de sens que de façon chirurgicale, avec une reddition de comptes exemplaire. Notre rôle, à nous randonneurs, c’est d’anticiper, de respecter et de soutenir ce qui protège nos sentiers.

FAQ express

  • Vais-je payer pour randonner en France cet été ? Non, sauf services annexes (parking, navette) ou expérimentation très ciblée et annoncée localement.
  • Où faut-il réserver ? Exemple connu: Calanque de Sugiton l’été (gratuit mais obligatoire). Vérifier les sites des parcs et préfectures.
  • Et à l’étranger ? Oui, parfois. À Madère, plusieurs sentiers sont payants avec réservation (4,50 à 10,50 €). Anticipez.
  • Pourquoi payer ? Pour étaler les flux, réparer les dégâts, financer gardes et infrastructures. À condition d’être transparent, c’est un investissement utile.

En tant que passionné de rando et de trail, je reste confiant: si on joue collectif — pratiquants, gestionnaires, territoires — on gardera l’accès ouvert et on marchera longtemps sur des sentiers vivants, beaux et sûrs.

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