Glace invisible, drames bien réels : mon protocole anti-chutes pour vos sorties de janvier

Glace invisible, drames bien réels : mon protocole anti-chutes pour vos sorties de janvier
Crédit photo: Vilkasss

Début janvier 2026, deux accidents mortels ont frappé la montagne et m’ont glacé le sang. Une skieuse de rando a chuté d’une vingtaine de mètres dans l’arrière-pays niçois (Saint-Dalmas-le-Selvage). Dans les Bauges, un couple de randonneurs a été retrouvé au pied d’une pente verglacée, après une glissade de plusieurs dizaines de mètres. Dans les deux cas, la montagne a piégé des pratiquants aguerris.

Je randonne, je cours en montagne et je skie dès que je peux. Et ce début d’hiver a un trait commun dangereux: faible enneigement, redoux répétés, regel nocturne… et une glace sournoise, dure comme du marbre, là où on l’attend le moins. Je vous partage mon analyse et, surtout, un protocole de vigilance concret à appliquer tout de suite.

Ce que ces drames disent des conditions actuelles

  • Faible neige ≠ faible risque. Les préfectures ont d’ailleurs alerté: avalanches possibles même avec peu de neige, et coulées sur itinéraires de ski de rando, alpinisme, cascades.
  • Alternance redoux/gel + vent = plaques de regel, pentes vitrifiées, traversées délicates sur sentier.
  • Exposition trompeuse: une combe ou un sentier « facile » devient un toboggan si la surface est dure et l’issue (runout) mauvaise: rochers, barres, goulet.

📌 À retenir

  • Les chutes et glissades sont la première cause d’intervention en ski de montagne, devant les avalanches, et l’une des premières causes de décès tous milieux confondus en montagne (bilans PGHM/SNOSM/ANENA).
  • Une pente modérée qui « sonne béton » sous le bâton peut être plus dangereuse qu’une pente raide en bonne neige.

Comprendre le piège de ce début d’hiver

  • Verglas et neige de regel: après redoux, l’eau migre et regèle en surface. Résultat: une croûte dure, parfois lisse, parfois cassante. Sur 15–25°, c’est suffisant pour ne pas s’arrêter en cas de glissade.
  • Orientations à risque: nord et est (ombre, regel durable), zones ravinées par le vent (plaques dures), passages en traversée sous crêtes.
  • Illusion de facilité: traces visibles, bonne visibilité, températures douces en journée… mais sous les semelles, c’est une patinoire.

💡 Astuce
J’utilise toujours le test « bâton + semelle »: je pique le bâton. S’il rebondit et que la pointe marque à peine, et que la semelle glisse sur une simple pression, j’équipe (couteaux/micro-crampons/crampons) ou je renonce selon l’inclinaison et l’issue de la pente.

Ski de rando vs randonnée verglacée: deux risques cousins

  • En ski de rando: la neige dure déstabilise en conversions et en descente. Les couteaux et un vrai niveau technique sont indispensables. L’avalanche reste en toile de fond si pentes >30° et plaques.
  • À pied/raquettes: la glissade domine. Micro-crampons et bâtons changent tout… jusqu’à un point. Au-delà, seuls de vrais crampons et un piolet permettent de « mordre » et de s’arrêter.

📊 Indice pratique

  • Pente glacée >15–20° sans équipement mordant: demi-tour conseillé.
  • Pente glacée >25°: crampons/piolet obligatoires et maîtrise de l’arrêt en auto-arrest; sinon renoncement.
  • Pente >30° en contexte hivernal: on applique aussi les règles avalanche (BRA, espacement, itinéraire alternatif).

Mon protocole anti-chutes « G.L.A.C.E. »

Je l’applique systématiquement entre décembre et mars, en rando comme en ski de rando.

  1. G – Geler / Redoux: je lis la météo des 72 dernières heures et la nuit passée
  • Iso 0°C, vent, orientation du parcours.
  • Si redoux marqué puis gel clair, je m’attends à du béton.
  1. L – Lire le terrain
  • Inclinomètre (appli ou clinomètre sur bâton) à chaque passage clé.
  • Repérage des runouts: barres, rochers, goulets. Si la pente « file » vers du dur ou un piège, je considère « zéro chute possible ».
  • J’évite les traversées d’ombre au-dessus de 15–20° sans équipement mordant.
  1. A – Anticiper l’équipement
  • À pied/raquettes: micro-crampons robustes (chaînes/pointes ≥10 mm), vrais crampons 10–12 pointes si risque >20–25°, piolet léger, bâtons avec rondelles hiver.
  • En ski de rando: couteaux toujours, crampons/piolet selon topo, casque.
  • Toujours: DVA-pelle-sonde dès qu’on flirte avec des pentes potentiellement avalancheuses, frontale, gants de rechange, doudoune, couverture de survie.
  1. C – Conduite sur le terrain
  • Progression un par un sur les zones dures/exposées.
  • Test de portance à chaque changement d’orientation.
  • Si je glisse sur un pas sans contrôler l’arrêt en une longueur de bâton: j’équipe ou je fais demi-tour.
  • Je garde des marges horaires (nuit = regel = plus dur).
  1. E – Exit plan (Plan B/C)
  • Itinéraire de repli balisé ou en pente douce.
  • Points de repli au soleil, échappatoires repérés sur carte.
  • Téléphone chargé, coordonnées partagées, 112 en tête; DVA éloigné des interférences (règle 20/50 cm avec smartphone/batterie).

Checklist express avant d’engager une pente dure

  • Inclinomètre: <15° ok à pied non équipé; 15–20° micro-crampons; >25° crampons/piolet.
  • Runout sans piège (pas de barres/rochers/combe profonde).
  • Neige qui marque au bâton ou équipement en place.
  • Groupe espacé, consignes claires, passage un par un.
  • Marge de temps/hiver (retour avant regel fort).

Reconnaître la glace… avant de la toucher

Indices sur placeCe que je fais
Surface satinée qui miroite en oblique, bruit « clinquant » sous le bâtonJ’équipe tout de suite; je teste un pas sécurisé
Traces anciennes « vitrifiées » le matinItinéraire B au soleil ou attente du dégel
Vent de nord, ombre persistante, -5°C la nuitJe downgrader le plan: pente plus douce, orientation sud
Crampons/micro-crampons qui « rebondissent »Demi-tour: c’est de la vraie glace, pas juste une croûte

🧠 Conseil d’expert
Apprenez et répétez l’auto-arrêt au piolet sur une pente-école sécurisée. Dix minutes de pratique peuvent vous sauver.

Les erreurs qui coûtent cher (et comment je les évite)

  • Suivre le sentier d’été en traversée ombragée: en hiver, je choisis les lignes de faiblesse (épaules, croupes, clairières).
  • Partir « léger » parce qu’il y a peu de neige: au contraire, faible neige = glace fréquente. J’emporte micro-crampons/crampons selon le terrain.
  • Sous-estimer la fin de sortie: la fatigue et l’ombre transforment le retour en patinoire. Je garde 30% d’énergie et j’anticipe l’horaire.
  • Négliger l’avalanche parce que « y’a pas de neige »: plaques dures, couloirs chargés par le vent… Je consulte le BRA Météo-France et Data-Avalanche avant de partir.

Outils que j’utilise systématiquement

  • BRA Météo-France (risque 1–5, commentaires par orientation/altitude).
  • Cartes pentes >30° (Géoportail/Swisstopo selon secteur) pour repérer les zones à cumul et les traversées.
  • Appli clinomètre et météo horaire (iso 0°C, vent).
  • DVA entraîné et check de portée (et la règle 20/50 cm pour éviter les interférences avec smartphone/batteries).

Pour les skieurs de rando: trois points techniques clés

  • Montée sur dur: couteaux tôt, conversions compactes, buste au-dessus des spatules. Si les peaux décrochent une fois, je m’arrête, j’équipe mieux, je renonce si besoin.
  • Descente sur neige dure: je réduis la vitesse, je choisis un couloir à runout safe, virages propres (pas de dérapages incontrôlés). Casque toujours.
  • Espacement et lecture du relief: un par un dans les passages raides/durs; je vise des « îlots de sécurité » (épaules, replats).

Pour les randonneurs/trailers: kit hiver minimal

  • Micro-crampons robustes + guêtres + bâtons (rondelles hiver).
  • Vrais crampons/piolet si le topo comporte des traversées raides à l’ombre.
  • Veste chaude, gants doublés, frontale (les journées sont courtes).
  • Formation express: arrêt de chute, pose de crampons, progression en traversée.

📢 À garder en tête
On ne « négocie » pas avec une pente glacée. Si je ne peux pas m’arrêter net en testant un pas, je ne l’engage pas. Renoncer, c’est avancer plus loin, demain.

En ce début de janvier 2026, la montagne est magnifique mais exigeante: équipez-vous, lisez le terrain, espacez-vous, et n’ayez jamais peur de faire demi-tour. C’est la meilleure façon de rentrer entier et d’aligner d’autres belles sorties cet hiver.

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