
Je randonne toute l’année au bord de mer, et cet hiver 2025-2026 m’a mis une claque. En quelques jours, des pans entiers de sentiers se sont effondrés en Bretagne (Crozon, Saint-Lunaire, Concarneau, Ploemeur…), et fin janvier, à Newquay (Royaume-Uni), des marcheurs ont vu la falaise s’écrouler… 30 secondes après leur passage. Par beau temps. Sans signe évident.
Moins “lisible” que le risque montagnard, l’érosion littorale devient un piège discret mais redoutable. Je te partage ici, en randonneur et coach de terrain, comment je lis le littoral, ce que je surveille et mon protocole en 8 étapes pour continuer à profiter du GR34 et des sentiers du bord de mer… en sécurité.
Ce qui a changé cet hiver
- Des pluies continues + des tempêtes rapprochées = sols saturés, pression d’eau dans les falaises, ruptures soudaines.
- En Bretagne, plusieurs sections du GR34 ont été fermées début février 2026 (Crozon entre l’Aber et Postolonnec, Saint-Lunaire, Concarneau). À Ploemeur (Kerpape), le sentier s’est effondré; la commune cartographie désormais le recul du trait de côte avec le Cerema.
- Au Royaume-Uni (Newquay, 31/01/2026), un groupe a frôlé la catastrophe quand la portion qu’ils venaient d’emprunter a disparu dans un glissement.
📌 À retenir
- Le risque est maximal en fin d’épisodes pluvieux et après coups de mer.
- Le “grand ciel bleu” n’est pas un gage de stabilité : l’eau infiltrée travaille en sous-sol pendant des jours.
Pourquoi les falaises cèdent “sans prévenir” (explication express)
- Infiltration et pression interstitielle: la pluie pénètre, se stocke dans des couches perméables; quand la pression dépasse la cohésion du matériau, ça rompt d’un coup.
- Matériaux sensibles: loess, craie ou falaises sableuses (ex. Pénestin, Côte d’Albâtre) s’affaissent par blocs; l’érosion avance par à-coups, pas en continu.
- Pied de falaise attaqué: la houle creuse à la base, crée un surplomb qui finit par basculer.
- Piétinement: sortir du sentier arrache la végétation qui stabilise le sol et accélère la dégradation.
💡 Conseil d’expert
Sur falaises meubles (sables, lœss) ou zones gorgées d’eau, l’évolution est souvent rétrogressive (la rupture “remonte” vers l’arrière). Les fissures en arc de cercle à 2-5 m du bord sont un signal d’alerte majeur.
Le nouveau paradigme du risque rando
En montagne, tu “lis” vite corniches, goulottes, redoux. En littoral, la menace est souvent invisible et décorrélée du ciel du jour. Ta sécurité dépend plus:
- de l’historique météo (pluie sur 7-10 jours) et de la houle récente,
- du matériau de falaise,
- de ta distance réelle au bord (et au pied),
- des décisions locales (arrêtés, déviations).
Mon protocole LITTORAL en 8 étapes (pratique, concret, actionnable)
- Lire les infos officielles
- Vérifie les fermetures/arrêtés en mairie ou sur les sites des départements, communes et parcs. Sur le GR34, respecte absolument les déviations.
- Inspecter la météo des 10 derniers jours
- Pluie cumulée, épisodes de tempête, houle résiduelle. Si le cumul est élevé ou qu’une forte houle a frappé 24-72 h avant, je passe en mode vigilance renforcée.
- Choisir la marée et la houle
- Marée et coefs via SHOM/meteomarines; évite les grandes marées + houle longue si ton itinéraire longe ou passe au pied de falaises.
- Lire le terrain sur place
- Indices d’instabilité: fissures parallèles au bord, sol affaissé/spongieux, suintements, poteaux/barrières penché·es, traces d’éboulement récent (terre fraîche, végétation arrachée).
- Tenir les distances de sécurité
- En haut: reste largement en retrait. Vise 5 à 10 m minimum du bord par défaut, plus si le sol est meuble, humide ou fissuré.
- En bas: évite le pied de falaise, surtout après pluie/forte houle. Reste à distance au moins équivalente à la hauteur estimée de la falaise.
- Anticiper un plan B
- Prévois des échappatoires en retrait (routes, sentiers intérieurs), et télécharge la carte hors-ligne. Si tu dois “oser”, demi-tour immédiat: la mer et la falaise ne négocient jamais.
- Gérer le groupe comme en haute montagne
- Écarte la file du bord, espace de 5-10 m entre personnes dans les portions douteuses, et stop net dès un indice d’alerte. Un seul “passeur” pour reconnaître, les autres attendent en retrait.
- Alerter et documenter
- Si tu observes une rupture ou une fissure inquiétante: sécurise la zone, éloigne les curieux, préviens la mairie/collectivité et, en cas d’urgence, le 112. Évite de t’approcher pour “voir”.
✅ Mini-checklist avant de partir
- Arrêtés/fermetures vérifiés
- Météo/pluie des 7-10 derniers jours OK
- Marée/coefficients/heure de renverse renseignés
- Itinéraire + plan B hors-ligne
- Trousse, frontale, coupe-vent, eau
- Consignes au groupe (distances, relais, stop si doute)
Grille rapide d’évaluation du risque littoral
Attribue 0-2 points par item (0 = OK, 1 = moyen, 2 = critique).
- Pluie cumulée 7-10 j: faible (0) / modérée (1) / forte (2)
- Houle 72 h: faible (0) / modérée (1) / forte ou longue (2)
- Type de falaise: roche compacte (0) / mixte (1) / meuble (2)
- Indices au sol: aucun (0) / doutes (1) / fissures fraîches/affaissement (2)
- Proximité trajet-bord/pied: >10 m (0) / 5-10 m (1) / <5 m (2)
Lecture:
- 0-3 = Go, en gardant les distances et la vigilance.
- 4-6 = Adapter (plan B, éloignement, écourter).
- 7-10 = Renoncer. Tu reviendras par mer belle et terrain ressuyé.
Repères par type de côte (pour décider vite)
- Falaises meubles (sables, lœss, craie type Étretat): très sensibles à la pluie. Indices visuels parfois tardifs; prudence maximale.
- Falaises rocheuses fracturées (schistes, micaschistes, calcaires): ruptures par blocs possibles; guette les diaclases et les “toits”.
- Dunes et cordons sableux: reculent avec les tempêtes; respecte ganivelles et mises en défens; reste sur les passerelles.
- Estrans sous falaises: ne t’engage pas sans fenêtre de marée large et plan d’échappement clair.
Respecter les fermetures, c’est protéger tout le monde
- Les communes déplacent déjà des tronçons (ex. Perros-Guirec) et signent des conventions pour adapter les tracés (ex. Kerpape à Ploemeur).
- Le cadre national (PNACC-3) pousse à intégrer le recul du trait de côte dans l’aménagement; localement, on privilégie des solutions “douces” (végétalisation, restauration dunaire) et des reculs stratégiques.
📢 Message de terrain
Contourner un rubalise fragilise le site, met en danger et complique la gestion pour les équipes. Sur le littoral, le meilleur randonneur est celui qui sait renoncer… et revenir.
Boîte à outils du randonneur côtier
- Marées et houle: SHOM, Météo-France (météo marine)
- Infos locales: sites des mairies, départements, offices de tourisme, comités FFRandonnée
- Cartes: IGN et appli hors-ligne; repère toujours un itinéraire de repli
- Urgences: 112 (secours), localisation précise (commune, point remarquable, coordonnées si possible)
Cas récents (début février 2026)
- Crozon (Finistère): effondrement entre l’Aber et Postolonnec, fermeture du GR34.
- Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine): portion du sentier des douaniers effondrée, secteur interdit.
- Concarneau (Finistère): éboulement à Stang Bihan, accès fermé.
- Ploemeur/Kerpape (Morbihan): sentier grignoté, travaux et déplacement envisagés.
- Côte Vermeille (Pyrénées-Orientales): portion Argelès–Collioure effondrée suite aux intempéries.
- Newquay (UK): effondrement 30 s après le passage de randonneurs.
En bord de mer, je m’impose une règle simple: 10 % de prudence en plus, 0 % de regret. En respectant les fermetures, en lisant la météo passée et le terrain, et en gardant mes distances, je profite encore du littoral… longtemps.

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